Muse Nature

Sonnet au roi Charles IX

Vous qui semblez de façons et de gestes
Aux immortels, imitant les Célestes,
Prenez de moi ces pompons et ces fruits.

Les vous offrant, je ne crains que personne
Blâme mon don : car, Sire, je vous donne
Non pas beaucoup, mais tout ce que je puis.

Extrait du Sonnet au roi Charles IX, lui présentant des pompons de son jardin, 1567

Chanson en faveur de Mademoiselle de Limeuil

Quand ce beau Printemps je vois,
J'aperçois
Rajeunir la terre et l'onde
Et me semble que le jour,
Et l'Amour,
Comme enfants naissent au monde.

Le jour qui plus beau se fait,
Nous refait
Plus belle et verte la terre,
Et Amour armé de traits
Et d'attraits,
Dans nos cœurs nous fait la guerre.

Il répand de toutes parts
Feux et dards
Et dompte sous sa puissance
Hommes, bêtes et oiseaux,
Et les eaux
Lui rendent obéissance.

Quelque part que ses beaux yeux
Par les cieux
Tournent leurs lumières belles,
L'air qui se montre serein
Est tout plein
D'amoureuses étincelles.

Puis en descendant à bas
Sous ses pas
Croissent mille fleurs écloses;
Les beaux lis et les œillets
Vermeillets
Y naissent entre les roses.

Je sens en ce mois si beau
Le flambeau
D'Amour qui m'échauffe l'âme,
Y voyant de tous côtés
Les beautés
Qu'il emprunte de ma Dame.

Quand je vois tant de couleurs
Et de fleurs
Qui émaillent un rivage,
Je pense voir le beau teint
Qui est peint
Si vermeil en son visage.

Quand j'entends la douce voix
Par les bois
Du gai rossignol qui chante,
D'elle je pense jouir
Et ouïr
Sa douce voix qui m'enchante.

Quand je vois en quelque endroit
Un pin droit,
Ou quelque arbre qui s'élève,
Je me laisse décevoir,
Pensant voir
Sa belle taille et sa grève.

Quand je vois dans un jardin,
Au matin,
S'éclore une fleur nouvelle,
J'accompare le bouton
Au téton
De son beau sein qui pommelle.

Quand je sens parmi les prés
Diaprés
Les fleurs dont la terre est pleine,
Lors je fais croire à mes sens
Que je sens
La douceur de son haleine.

Bref, je fais comparaison,
Par raison,
Du printemps et de m'amie;
Il donne aux fleurs la vigueur,
Et mon cœur
D'elle prend vigueur et vie.

Extrait de la Chanson en faveur de Mademoiselle de Limeuil, 1564

Contre les bûcherons de la forêt de Gastine

Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ?
Forêt, haute maison des oiseaux bocagers !
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière.
Plus l'amoureux pasteur sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous percé,
Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette.
Tout deviendra muet, Écho sera sans voix ;
Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois,
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ;
Tu perdras le silence, et haletants d'effroi
Ni Satyres ni Pans ne viendront plus chez toi.
Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphire,
Où premier j'accordai les langues de ma lyre (…)

Élégie XXIV, Contre les bûcherons de la forêt de Gastine, 1584

La Salade

Lave ta main, blanche, gaillarde et nette,
Trace mes pas, apporte une serviette,
Allons cueillir la salade, et faisons
Part à nos ans des fruits de la saison.
D’un vague pied, d’une vue écartée
Deçà delà jetée et rejetée
Or’ sur la rive, ores sur un fossé,
Or’ sur un champ en paresse laissé
Du laboureur, qui de lui-même apporte
Sans cultiver herbes de toute sorte,
Je m’en irai solitaire à l’écart.  
Tu t'en iras, Jamyn, d'une autre part
Chercher soigneux la boursette touffue,
La pâquerette à la feuille menue,
La pimprenelle heureuse pour le sang
Et pour la rate, et pour le mal de flanc;
Je cueillerai, compagne de la mousse,
La raiponsette à la racine douce,
Et le bouton des nouveaux groseilliers,
Qui le Printemps annoncent les premiers.
Puis, en lisant l'ingénieux Ovide
En ces beaux vers où d'amour il est guide,
Regagnerons le logis pas à pas.
Là recoursant jusqu'au coude nos bras,
Nous laverons nos herbes à main pleine
Au cours sacré de ma belle fontaine,
La blanchirons de sel en mainte part,
L'arroserons de vinaigre rosart,
L'engraisserons de l'huile de Provence;
L'huile qui vient aux oliviers de France
Rompt l'estomac, et ne vaut du tout rien.
Voilà, Jamyn, voilà mon souverain bien,
En attendant que de mes veines parte
Cette exécrable, horrible fièvre quarte
Qui me consomme et le corps et le cœur,
Et me fait vivre en extrême langueur.

Extrait de La Salade, Premier livre des poèmes, 1569

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