Cueille le jour

J’ai l’esprit tout ennuyé
D’avoir trop étudié
Les Phénomènes d’Arate :
Il est temps que je m’ébatte,
Et que j’aille aux champs jouer.
Bons Dieux ! Qui voudrait louer
Ceux qui collés sur un livre
N’ont jamais souci de vivre ?
Que nous sert l’étudier,
Sinon de nous ennuyer ?
Et soin dessus soin accroître
À nous, qui serons peut-être
Ou ce matin, ou ce soir
Victimes de l’Orque noir ?
De l’Orque qui ne pardonne,
Tant il est fier, à personne.
Corydon, marche devant,
Sache où le bon vin se vend :
Fais rafraîchir la bouteille,
Cherche une ombrageuse treille
Pour sous elle me coucher :
Ne m’achète point de chair,
Car, tant soit-elle friande,
L’été je hais la viande.
Achète des abricots,
Des pompons, des artichauts,
Des fraises, et de la crème :
C’est en été ce que j’aime,
Quand sur le bord d’un ruisseau
Je les mange au bruit de l’eau,
Étendu sur le rivage,
Ou dans un antre sauvage.
Ores que je suis dispos
Je veux rire sans repos,
De peur que la maladie
Un de ces jours ne me dit,
Je t’ai maintenant vaincu :
Meurs, galant, c’est trop vécu.

Ode XVIII, Second Livre des Odes

Ne vous arrêtez point à la vieille prison
Qui enferme mon corps, ni à mon poil grison,
À mon menton fleuri : mon corps n’est que l’écorce.
Servez-vous de l’esprit, mon esprit est ma force.
Le corps doit bientôt rendre en un tombeau poudreux
Aux premiers éléments cela qu’il a pris d’eux.
L’esprit vivra toujours, qui vous doit faire vivre,
Au moins tant que vivront les plumes et le livre.

Extrait de l’Élégie I au roi Henri III, 1584

Trois temps, Jamyn, ici-bas ont naissance,
Le temps passé, le présent, le futur :
Quant au futur, il nous est trop obscur :
Car il n’est pas en notre connaissance.

Quant au passé, il fuit sans espérance
De retourner pour faire un lendemain,
Et ne revient jamais en notre main :
Le seul présent est en notre puissance.

Donc, Jamyn, jouissons du présent,
Incontinent il deviendrait absent :
Buvons ensemble, emplissons ce grand verre.

Pendant que l’heure en donne le loisir,
Avec le vin, l’Amour et le plaisir
Charmons le temps, les soucis et la guerre.

Sonnet LI à Amadis Jamyn, secrétaire du roi, 1571

Cesse tes pleurs mon livre : il n’est pas ordonné
Du destin, que moi vif tu sois riche de gloire :
Avant que l’homme passe outre la rive noire,
L’honneur de son travail ne lui est point donné.

Quelqu’un après mille ans de mes vers étonné
Voudra dedans mon Loir, comme en Permesse, boire :
Et voyant mon pays, à peine pourra croire
Que d’un si petit lieu tel poète soit né.

Prends mon livre, prends cœur : la vertu précieuse
De l’homme, quand il vit, est toujours odieuse :
Après qu’il est absent, chacun le pense un Dieu.

La rancœur nuit toujours à ceux qui sont en vie :
Sur les vertus d’un mort elle n’a plus de lieu,
Et la postérité rend l’honneur sans envie.

SONNET LXVIII Second livre des Amours, 1554

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